amanar
03/09/2003, 13h43
LE LYBIQUE, L'ANCETRE DU BERBERE
Le Libyque est la langue des ancêtres des berbères qui S'appelaient Libyens. Le nom "Libyen" viendrait de "Libou" par lequel les Égyptiens désignaient le peuple qui habitait le Nord de l'Afrique "L'ethnique "Libou" ou Rebou remonte à la haute antiquité égyptienne" (1). L'épigraphie Libyque montre que cette langue s'étendait sur tout le territoire du Maghreb actuel ; elle est même attestée aux Iles Canaries.
Le Berbère était donc une langue écrite dès la fin de la préhistoire. Cette écriture, à caractère consonantique est alphabétique c'est à dire que chaque signe graphique représente un son. Elle nous est connue par des inscriptions dédicatoires parmi lesquelles la célèbre dédicace bilingue libyco-punique (138 avant J.C) sur le mausolée de Massinissa à Thugga (Ouest de la Tunisie) et par des inscriptions funéraires. Les inscriptions dédicatoires sont horizontales et se lisent, vraisemblablement sous l'influence punique de droite à gauche ; tandis que les inscriptions funéraires sont généralement disposées en lignes verticales et commencent par le bas.
Quelques unes, en petit nombre, sont écrites en lignes horizontales et se lisent de gauche à droite (2).Les Tifinagh (écriture touareg) en sont la survivance. Son attestation la plus ancienne (sur un vase de la nécropole de Rachgoun) remonte au VIème siècle avant J.C. Une inscription dans une grotte du Haut Atlas marocain pourrait être encore bien antérieure à cette date (3).
Du fait de l'immensité du territoire que couvre la langue libyque, son écriture connaissait des variantes régionales. J.B CHABOT (4) distingue l'alphabet oriental qui était utilisé en Tunisie et à l'Est de l'Algérie, de l'alphabet occidental qui couvrait l'Ouest de l'Algérie et la Maroc. L'alphabet occidental, dont les Tifinagh et les inscriptions des Iles Canaries sont les plus proches, comprend des caractères supplémentaires qu'on ne retrouve pas dans l'oriental.
L'existence au Maghreb d'une écriture alphabétique à un moment de l'histoire où la plupart des autres systèmes graphiques étaient hiéroglyphiques ou au plus syllabiques, le peu de ressemblance entre le Tifinagh et le punique contrairement aux similitudes qui apparaissent nettement entre le phénicien, le grec ainsi que l'hebreu qui en sont des dérivés (5),ont posé la question de l'origine de l'écriture des berbères. Plusieurs hypothèse ont été formulées.
Bien que l'origine de la graphie Libyque ait peu d'importance dans la mesure où même celle des caractères de l'alphabet phénicien ancêtre des alphabets modernes n'est pas déterminée : certains l'ont rattaché aux hiéroglyphes égyptiens d'autres aux écritures cunéiformes de Ras-Shamra (Syrie) et d'autres encore aux écritures crétoises (6), nous présentons quelques unes des hypothèses qua nous considérons comme les plus vraisemblables.
a) Selon St. Gsell "des figures élémentaires semblables aux lettres de l'alphabet libyque, apparaissent déjà, mélangées à des animaux, sur des gravures rupestres (...) antérieures au premier millénaire avant J.C.
On signalé à Kef el Mektoube (dans le sud oranais) à Khanget el Hadjar (non loin de Guelma), à Chaïba Naïma (au sud Ouest de Biskra)" (7).
Toujours d'après le même auteur ces écritures pourraient être le résultat de l'évolution d'un système pictographique. Des images représentant des êtres ou des objets seraient devenus des signes phonétiques. La date de leur apparition exclut, comme beaucoup d'hypothèses ont tendance à le faire, le lien plus ou moine proche entre l'écriture libyque et celle du punique même si le contact avec Carthage a redynamisé le graphie berbère originelle.
b) L'hypothèse de Hanoteau (8) est que le nom des écritures touareg actuelles trahit leur origine phénicienne/punique. En effet, (Tifinagh) vraisemblablement "les phénicien" est nom féminin pluriel sur la racine fny/q dont le singulier serait (tafniqt) "la phénicienne". L'étymologie offrirait ainsi une preuve tangible de l'origine phénicienne de l'écriture libyque. Cependant, cet argument bute sur deux objections. D'une part selon St. Gsell (9), il n'est pas certain que les phéniciens se soient eux-mêmes donnés le nom "phénicien" avec lequel les Grecs les désignait. L'exemple de l'ethnique "Berbère" du latin "barbari" (10) qui serait aux romains après, les Grecs, à désigner tous les peuples étrangers à leur langue soutient cette première objection. Ce surnom est en effet inconnu du Nord de l'Afrique qui se disent "Imaziyen" (hommes libres) singulier "amaziy". D'autres part hormis le caractère consonantique des alphabets libyque et punique, les signes graphiques ne présentent que très peu de ressemblances. Le phénicien note les voyelles longues, le libyque ne le fait pas. Elle est plus consonantique que le punique. En outre, pourquoi les berbères iraient-ils disposer leur écriture verticalement et de bas en haut alors que le punique lui s'écrivait horizontalement et de droite à gauche.
c) Pour Ch. HIGOUNET (11), les berbères n'auraient emprunté aux Carthaginois que le principe de l'écriture alphabétique, c'est à dire la représentation graphique des sons du langage et non des choses ou des idées comme c'était le cas dans les écritures idéographiques, ou pictographiques. Quant aux caractères, certains auraient été empruntés, d'autres puisés dans un fond local de signes symboliques et "peut être même dans un ancien syllabaire". Cette hypothèse pourrait expliquer les similitudes entre les quelques principes généraux communs aux deux alphabets. Mais le problème très important de le différence dans la disposition des deux systèmes graphiques : horizontale pour le punique, verticale pour le libyque demeure en suspens et menace de ce fait la validité de l'hypothèse.
d) L'hypothèse de G. Camps (12) est celle qui emporte notre adhésion. Reprenant à son compte les objections contre l'origine punique du Libyque, il arrive à la conclusion que des tentatives analogues faites par des populations situées aux deux extrémités de la Méditerranée aboutirent à des systèmes graphiques présentant des ressemblances dans leurs caractères généraux (le principe de la représentation des sons et non des idées, le consonantisme de l'alphabet et quelques Iégéres analogies dans la forme des signes graphiques).
"On peut donc admettre comme solution provisoire d'un problème particulièrement ardu, que l'écriture libyque est autochtone ou du moine anté-punique" (13). Rien ne prouve, en effet que l'alphabet libyque a été importé.
Quant à l'argument selon lequel "les Berbères n'ont pas donné par ailleurs des preuves de leur capacité d'abstraction et de simplification systématique", il nous semble qu'il est à verser au compte de l'idéologie coloniale. On a même été jusqu'à suggérer des doutes sur le lien entre le Berbère et la Libyque (14).
Beaucoup da témoignages montrent que les Berbères avaient connus le progrès technique et industriel dés l'antiquité. Si comme on a eu tendance à le croire les caractères de l'écriture phénicienne proviennent de la simplification des hiéroglyphes égyptiens (15), l'alphabet phénicien ne serait qu'une évolution du plus important système hiéroglyphique de l'antiquité qui était d'ailleurs sur le point de devenir phonétique (16).
Les contacts entre les Égyptiens et les libyens du fait du voisinage, ont été tels que tout porte à croire que ces derniers à l'Ouest comme les Phéniciens à l'Est, ont fait le saut qualitatif qui a fait passer les signes graphiques de la représentation des idées à celle des sons du langage. Ce progrès et la particularité commune de noter uniquement les sons consonantiques sont facilités par l'apparentement des trois langues en contact (Libyque, Égyptien et Phénicien), systèmes dans lesquels prédominent las consonnes. Les témoignages égyptiens font remonter les rapports entre le monde libyque et l'Egypte pharaonique à 3300 avant J.C. Plus tard, les libyens furent enrôlés dans les armées égyptiennes de Ramses II (XIII" siècle avant J.C.). Un chef libyen fondit même la XXII° dynastie pharaonique au début du premier millénaire avant J.C.
Ainsi, les libyens se frottèrent pendant de longs siècles à la civilisation égyptienne, ils empruntent beaucoup de leurs coutumes et adorèrent même leurs divinités (17).
Les gravures rupestres du Sahara représentant souvent des chevaux attelés à des chars. La construction du char implique une familiarisation avec le métal et ce, bien avant l'avènement des phéniciens. Ce sont, écrit Herodote (18), les Libyens de Cyrénaïque qui ont appris aux Grecs à atteler des chars à quatre chevaux. L'archéologie a montré également que "ni le blé, ni l'olivier, ni le figuier, ni la vigne ne sont d'importation phénicienne. La sédentarisation est un fait bien antérieur au 1er millénaire et l'hydraulique en général, ne doit, pas plus aux phéniciens qu'aux Romains" (19).
Autant, de témoignages sur les progrès des techniques et de l'industrie libyque qui ne pouvaient pas ne pas s'étendre à l'écriture. Que celle-ci ait connu une redynamisation au contact du punique et du Latin, il ne semble pas y avoir de doute : les lieux qui ont fourni le plus d'inscriptions libyques sont ceux situés au voisinage de centres de civilisation punique et romain.
La différence entre la graphie du Libyque oriental et celle de l'occidental qui comprend des signes supplémentaires, témoigne de la variation régionale et par suite de l' existence de variantes dialectales du Berbère antérieurement à la présence punique et latine. D'après S. Chaker (20) le toponyme "Thugga" connaît dans les inscriptions libyque la forme TBGG (tabagga, tebagga), ce qui amène a poser une forme da base,(T) WGGA dans laquelle la semi-voyelle initiale a connu selon les parlers, une vocalisation (/W/---/U/), ou une consonantisation (/W/---/B/). Ce type de variation phonétique (transformation de /W/ en /U/ ou en /B/ est attesté de nos jours.
Cette dialectalisation trouve son explication dans l'immensité du territoire couvert par le berbère (de l'Egypte à l'Atlantique) et son morcellement géographique ainsi que sa variété physique : le désert, la steppe et les montagnes qui parfois, forment un écran entre les différentes régions.
Ce compartimentage et la diversité climatique ont imposé aux populations des systèmes socio-économiques différents adaptés au milieu naturel. A. Laroui réfute la thèse du fondement tribal de la société berbère : "le système tribal sous tous ses aspects et avec ses sous-systémes doit être décrit au moment où il apparaît et réapparaît en histoire, après la conquête romaine, et non pas imaginé comme un système de base, à l'origine même de l'histoire. Son importance durable, dans le passé n'est pas d'avoir été le fondement d'une évolution ou d'une stagnation mais la réponse créée ou reprise (c'est finalement tout un), dialectique à un bocage historique" (21). Le regroupement des habitants du Maghreb en tribus ou le retour au système tribal n'était qu'une réaction de défense, un repli sur soi face à l'occupant étranger et ses institutions exogènes. Le tribalisme n'est pas le fondement de l'histoire du Nord de l'Afrique mais son produit, lequel comme nous le verrons pèsera à son tour de tout son poids sur les destinées de cette région. Ainsi, "jusqu'à le venue des étrangers, phéniciens et romains", le Maghreb présentait une unité linguistique et culturelle" (22). L'unité linguistique n'impliquant pas l'usage d'une langue rigoureusement homogène à travers toute la Berbérie. Il s'agissait vraisemblablement de dialectes très proches les uns des autres. Il semble, en effet, que ce fût les occupants successifs qui en spoliant les autochtones et en leur imposant de nouveaux systèmes économiques et de nouvelles institutions, ont tribalisé le pays et atteint du même coup son unité culturelle et linguistique ou tout au moins accentué fortement sa diversité.
Rabah, Universitaire
Tafsut n° 14 - Avril 1990
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(1) DECRET. F et M. FANTAR, L'Afrique du Nord dans l'antiquité. Histoire et civilisation (des origines au Vème siècle) Ed. Payot, Paris 1981 page 17.
(2) J.B CHABOT, Recueil des inscriptions libyques, Imprimerie Nationale Paris 1940-41 page VI.
(3) G. CAMPS, Berbères : aux marges de l'histoire. Coll Archéologie, horizons neufs "Ed. des Hesperides, 1980 page 279.
(4) J.B CHABOT, Recueil des inscriptions libyques, op cit page IV.
(5) Ch. HIGOUNET, l'Écriture, "Que sais-je ?" PUF, Paris 1986 p.47 à 60.
(6) Ch. HIGOUNET, l'Écriture, op cit page 44.
(7) in "Histoire ancienne de l'Afrique du Nord", tome VI,op cit page 101.
(8) Cité par St GSELL in "Histoire ancienne de l'Afrique du Nord" tome VI op cit page 105.
(9) "Histoire ancienne da l'Afrique du Nord", tome VI, op cit p 105.
(10) D'après J. DESPOIS, "L'Afrique du Nord", op cit, page 115.
(11) L'Ecriture, op cit page 59.
(12) in "Aux origines de la Berbérie. Monuments et rites funéraires protohistoriques" : Ed. Arts et métiers graphiques, Paris 1961 page 9 et 10.
(13) Ibid, page 10.
(14) J. G FEVRIER "Que savons-nous du Libyque ?" Revue Africaine, tome C, 1956, page 273.
(15) Ch. HIGOUNET, L'Écriture, op cit page 44.
(16) IbId, page 24-25.
(17) F. DECRET et M. FANTAR, "L'Afrique du Nord dans l'Antlquité", op cit page 42-43.
(18) Cité par G. CAMPS in "Aux origines de Berbérie, Monument et rites funéraires". op cit, pags 35.
(19) A. LAROUI, "L'Histoire du Maghreb, un essai de synthèse". F. MASPERO, Paris 1970, page 45.
(20) "La situation linguistique dans le Maghreb antique : le berbère face aux idiomes extérieurs" op cit page 138.
(21) "L'Histoire du Maghreb", op cit page 64.
(22) Ibid, pages 62-63 .
abdellah.
Le Libyque est la langue des ancêtres des berbères qui S'appelaient Libyens. Le nom "Libyen" viendrait de "Libou" par lequel les Égyptiens désignaient le peuple qui habitait le Nord de l'Afrique "L'ethnique "Libou" ou Rebou remonte à la haute antiquité égyptienne" (1). L'épigraphie Libyque montre que cette langue s'étendait sur tout le territoire du Maghreb actuel ; elle est même attestée aux Iles Canaries.
Le Berbère était donc une langue écrite dès la fin de la préhistoire. Cette écriture, à caractère consonantique est alphabétique c'est à dire que chaque signe graphique représente un son. Elle nous est connue par des inscriptions dédicatoires parmi lesquelles la célèbre dédicace bilingue libyco-punique (138 avant J.C) sur le mausolée de Massinissa à Thugga (Ouest de la Tunisie) et par des inscriptions funéraires. Les inscriptions dédicatoires sont horizontales et se lisent, vraisemblablement sous l'influence punique de droite à gauche ; tandis que les inscriptions funéraires sont généralement disposées en lignes verticales et commencent par le bas.
Quelques unes, en petit nombre, sont écrites en lignes horizontales et se lisent de gauche à droite (2).Les Tifinagh (écriture touareg) en sont la survivance. Son attestation la plus ancienne (sur un vase de la nécropole de Rachgoun) remonte au VIème siècle avant J.C. Une inscription dans une grotte du Haut Atlas marocain pourrait être encore bien antérieure à cette date (3).
Du fait de l'immensité du territoire que couvre la langue libyque, son écriture connaissait des variantes régionales. J.B CHABOT (4) distingue l'alphabet oriental qui était utilisé en Tunisie et à l'Est de l'Algérie, de l'alphabet occidental qui couvrait l'Ouest de l'Algérie et la Maroc. L'alphabet occidental, dont les Tifinagh et les inscriptions des Iles Canaries sont les plus proches, comprend des caractères supplémentaires qu'on ne retrouve pas dans l'oriental.
L'existence au Maghreb d'une écriture alphabétique à un moment de l'histoire où la plupart des autres systèmes graphiques étaient hiéroglyphiques ou au plus syllabiques, le peu de ressemblance entre le Tifinagh et le punique contrairement aux similitudes qui apparaissent nettement entre le phénicien, le grec ainsi que l'hebreu qui en sont des dérivés (5),ont posé la question de l'origine de l'écriture des berbères. Plusieurs hypothèse ont été formulées.
Bien que l'origine de la graphie Libyque ait peu d'importance dans la mesure où même celle des caractères de l'alphabet phénicien ancêtre des alphabets modernes n'est pas déterminée : certains l'ont rattaché aux hiéroglyphes égyptiens d'autres aux écritures cunéiformes de Ras-Shamra (Syrie) et d'autres encore aux écritures crétoises (6), nous présentons quelques unes des hypothèses qua nous considérons comme les plus vraisemblables.
a) Selon St. Gsell "des figures élémentaires semblables aux lettres de l'alphabet libyque, apparaissent déjà, mélangées à des animaux, sur des gravures rupestres (...) antérieures au premier millénaire avant J.C.
On signalé à Kef el Mektoube (dans le sud oranais) à Khanget el Hadjar (non loin de Guelma), à Chaïba Naïma (au sud Ouest de Biskra)" (7).
Toujours d'après le même auteur ces écritures pourraient être le résultat de l'évolution d'un système pictographique. Des images représentant des êtres ou des objets seraient devenus des signes phonétiques. La date de leur apparition exclut, comme beaucoup d'hypothèses ont tendance à le faire, le lien plus ou moine proche entre l'écriture libyque et celle du punique même si le contact avec Carthage a redynamisé le graphie berbère originelle.
b) L'hypothèse de Hanoteau (8) est que le nom des écritures touareg actuelles trahit leur origine phénicienne/punique. En effet, (Tifinagh) vraisemblablement "les phénicien" est nom féminin pluriel sur la racine fny/q dont le singulier serait (tafniqt) "la phénicienne". L'étymologie offrirait ainsi une preuve tangible de l'origine phénicienne de l'écriture libyque. Cependant, cet argument bute sur deux objections. D'une part selon St. Gsell (9), il n'est pas certain que les phéniciens se soient eux-mêmes donnés le nom "phénicien" avec lequel les Grecs les désignait. L'exemple de l'ethnique "Berbère" du latin "barbari" (10) qui serait aux romains après, les Grecs, à désigner tous les peuples étrangers à leur langue soutient cette première objection. Ce surnom est en effet inconnu du Nord de l'Afrique qui se disent "Imaziyen" (hommes libres) singulier "amaziy". D'autres part hormis le caractère consonantique des alphabets libyque et punique, les signes graphiques ne présentent que très peu de ressemblances. Le phénicien note les voyelles longues, le libyque ne le fait pas. Elle est plus consonantique que le punique. En outre, pourquoi les berbères iraient-ils disposer leur écriture verticalement et de bas en haut alors que le punique lui s'écrivait horizontalement et de droite à gauche.
c) Pour Ch. HIGOUNET (11), les berbères n'auraient emprunté aux Carthaginois que le principe de l'écriture alphabétique, c'est à dire la représentation graphique des sons du langage et non des choses ou des idées comme c'était le cas dans les écritures idéographiques, ou pictographiques. Quant aux caractères, certains auraient été empruntés, d'autres puisés dans un fond local de signes symboliques et "peut être même dans un ancien syllabaire". Cette hypothèse pourrait expliquer les similitudes entre les quelques principes généraux communs aux deux alphabets. Mais le problème très important de le différence dans la disposition des deux systèmes graphiques : horizontale pour le punique, verticale pour le libyque demeure en suspens et menace de ce fait la validité de l'hypothèse.
d) L'hypothèse de G. Camps (12) est celle qui emporte notre adhésion. Reprenant à son compte les objections contre l'origine punique du Libyque, il arrive à la conclusion que des tentatives analogues faites par des populations situées aux deux extrémités de la Méditerranée aboutirent à des systèmes graphiques présentant des ressemblances dans leurs caractères généraux (le principe de la représentation des sons et non des idées, le consonantisme de l'alphabet et quelques Iégéres analogies dans la forme des signes graphiques).
"On peut donc admettre comme solution provisoire d'un problème particulièrement ardu, que l'écriture libyque est autochtone ou du moine anté-punique" (13). Rien ne prouve, en effet que l'alphabet libyque a été importé.
Quant à l'argument selon lequel "les Berbères n'ont pas donné par ailleurs des preuves de leur capacité d'abstraction et de simplification systématique", il nous semble qu'il est à verser au compte de l'idéologie coloniale. On a même été jusqu'à suggérer des doutes sur le lien entre le Berbère et la Libyque (14).
Beaucoup da témoignages montrent que les Berbères avaient connus le progrès technique et industriel dés l'antiquité. Si comme on a eu tendance à le croire les caractères de l'écriture phénicienne proviennent de la simplification des hiéroglyphes égyptiens (15), l'alphabet phénicien ne serait qu'une évolution du plus important système hiéroglyphique de l'antiquité qui était d'ailleurs sur le point de devenir phonétique (16).
Les contacts entre les Égyptiens et les libyens du fait du voisinage, ont été tels que tout porte à croire que ces derniers à l'Ouest comme les Phéniciens à l'Est, ont fait le saut qualitatif qui a fait passer les signes graphiques de la représentation des idées à celle des sons du langage. Ce progrès et la particularité commune de noter uniquement les sons consonantiques sont facilités par l'apparentement des trois langues en contact (Libyque, Égyptien et Phénicien), systèmes dans lesquels prédominent las consonnes. Les témoignages égyptiens font remonter les rapports entre le monde libyque et l'Egypte pharaonique à 3300 avant J.C. Plus tard, les libyens furent enrôlés dans les armées égyptiennes de Ramses II (XIII" siècle avant J.C.). Un chef libyen fondit même la XXII° dynastie pharaonique au début du premier millénaire avant J.C.
Ainsi, les libyens se frottèrent pendant de longs siècles à la civilisation égyptienne, ils empruntent beaucoup de leurs coutumes et adorèrent même leurs divinités (17).
Les gravures rupestres du Sahara représentant souvent des chevaux attelés à des chars. La construction du char implique une familiarisation avec le métal et ce, bien avant l'avènement des phéniciens. Ce sont, écrit Herodote (18), les Libyens de Cyrénaïque qui ont appris aux Grecs à atteler des chars à quatre chevaux. L'archéologie a montré également que "ni le blé, ni l'olivier, ni le figuier, ni la vigne ne sont d'importation phénicienne. La sédentarisation est un fait bien antérieur au 1er millénaire et l'hydraulique en général, ne doit, pas plus aux phéniciens qu'aux Romains" (19).
Autant, de témoignages sur les progrès des techniques et de l'industrie libyque qui ne pouvaient pas ne pas s'étendre à l'écriture. Que celle-ci ait connu une redynamisation au contact du punique et du Latin, il ne semble pas y avoir de doute : les lieux qui ont fourni le plus d'inscriptions libyques sont ceux situés au voisinage de centres de civilisation punique et romain.
La différence entre la graphie du Libyque oriental et celle de l'occidental qui comprend des signes supplémentaires, témoigne de la variation régionale et par suite de l' existence de variantes dialectales du Berbère antérieurement à la présence punique et latine. D'après S. Chaker (20) le toponyme "Thugga" connaît dans les inscriptions libyque la forme TBGG (tabagga, tebagga), ce qui amène a poser une forme da base,(T) WGGA dans laquelle la semi-voyelle initiale a connu selon les parlers, une vocalisation (/W/---/U/), ou une consonantisation (/W/---/B/). Ce type de variation phonétique (transformation de /W/ en /U/ ou en /B/ est attesté de nos jours.
Cette dialectalisation trouve son explication dans l'immensité du territoire couvert par le berbère (de l'Egypte à l'Atlantique) et son morcellement géographique ainsi que sa variété physique : le désert, la steppe et les montagnes qui parfois, forment un écran entre les différentes régions.
Ce compartimentage et la diversité climatique ont imposé aux populations des systèmes socio-économiques différents adaptés au milieu naturel. A. Laroui réfute la thèse du fondement tribal de la société berbère : "le système tribal sous tous ses aspects et avec ses sous-systémes doit être décrit au moment où il apparaît et réapparaît en histoire, après la conquête romaine, et non pas imaginé comme un système de base, à l'origine même de l'histoire. Son importance durable, dans le passé n'est pas d'avoir été le fondement d'une évolution ou d'une stagnation mais la réponse créée ou reprise (c'est finalement tout un), dialectique à un bocage historique" (21). Le regroupement des habitants du Maghreb en tribus ou le retour au système tribal n'était qu'une réaction de défense, un repli sur soi face à l'occupant étranger et ses institutions exogènes. Le tribalisme n'est pas le fondement de l'histoire du Nord de l'Afrique mais son produit, lequel comme nous le verrons pèsera à son tour de tout son poids sur les destinées de cette région. Ainsi, "jusqu'à le venue des étrangers, phéniciens et romains", le Maghreb présentait une unité linguistique et culturelle" (22). L'unité linguistique n'impliquant pas l'usage d'une langue rigoureusement homogène à travers toute la Berbérie. Il s'agissait vraisemblablement de dialectes très proches les uns des autres. Il semble, en effet, que ce fût les occupants successifs qui en spoliant les autochtones et en leur imposant de nouveaux systèmes économiques et de nouvelles institutions, ont tribalisé le pays et atteint du même coup son unité culturelle et linguistique ou tout au moins accentué fortement sa diversité.
Rabah, Universitaire
Tafsut n° 14 - Avril 1990
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(1) DECRET. F et M. FANTAR, L'Afrique du Nord dans l'antiquité. Histoire et civilisation (des origines au Vème siècle) Ed. Payot, Paris 1981 page 17.
(2) J.B CHABOT, Recueil des inscriptions libyques, Imprimerie Nationale Paris 1940-41 page VI.
(3) G. CAMPS, Berbères : aux marges de l'histoire. Coll Archéologie, horizons neufs "Ed. des Hesperides, 1980 page 279.
(4) J.B CHABOT, Recueil des inscriptions libyques, op cit page IV.
(5) Ch. HIGOUNET, l'Écriture, "Que sais-je ?" PUF, Paris 1986 p.47 à 60.
(6) Ch. HIGOUNET, l'Écriture, op cit page 44.
(7) in "Histoire ancienne de l'Afrique du Nord", tome VI,op cit page 101.
(8) Cité par St GSELL in "Histoire ancienne de l'Afrique du Nord" tome VI op cit page 105.
(9) "Histoire ancienne da l'Afrique du Nord", tome VI, op cit p 105.
(10) D'après J. DESPOIS, "L'Afrique du Nord", op cit, page 115.
(11) L'Ecriture, op cit page 59.
(12) in "Aux origines de la Berbérie. Monuments et rites funéraires protohistoriques" : Ed. Arts et métiers graphiques, Paris 1961 page 9 et 10.
(13) Ibid, page 10.
(14) J. G FEVRIER "Que savons-nous du Libyque ?" Revue Africaine, tome C, 1956, page 273.
(15) Ch. HIGOUNET, L'Écriture, op cit page 44.
(16) IbId, page 24-25.
(17) F. DECRET et M. FANTAR, "L'Afrique du Nord dans l'Antlquité", op cit page 42-43.
(18) Cité par G. CAMPS in "Aux origines de Berbérie, Monument et rites funéraires". op cit, pags 35.
(19) A. LAROUI, "L'Histoire du Maghreb, un essai de synthèse". F. MASPERO, Paris 1970, page 45.
(20) "La situation linguistique dans le Maghreb antique : le berbère face aux idiomes extérieurs" op cit page 138.
(21) "L'Histoire du Maghreb", op cit page 64.
(22) Ibid, pages 62-63 .
abdellah.