16/12/2003, 17h35
J'avais lu cet article (http://www.terredescale.net/article.php3?id_article=182) que je trouvais d'une logique implacable. C'est vrai que la roue ne cesse de tourener, et il est inévitable qu'elle tournera dans un autre sens qu'aujourd'hui :
Il y a quelques années, Ehud Barak a dit : « Si j'étais un jeune Palestinien, j'aurais rejoint une organisation terroriste. » Une phrase intéressante. Elle prouve qu'à un moment donné, Barak a été capable de se mettre à la place de quelqu'un d'autre
C'est plus facile pour moi. Comme j'ai en effet rejoint une organisation terroriste quand j'étais jeune, je peux me rappeler clairement les sentiments et les pensées qui m'ont poussé à le faire. Ces jours-ci, quand je cherche à prédire ce que les Arabes feront demain, j'utilise la même méthode. J'essaie de me mettre à la place d'un jeune Arabe, comme un acteur entre dans la peau du personnage qu'il doit interpréter. J'essaie de ressentir ce qu'il ressent, de penser ce qu'il pense.
La semaine dernière, j'ai choisi le personnage d'Ahmed, un étudiant de 18 ans à l'université d'Irbid en Jordanie. Son grand-père a fui Jaffa en 1948, s'est établi dans le royaume hachémite, et est devenu riche. Le jeune homme étudie la physique. Que ressent-il, que pense-t-il, après le largage de la bombe sur Gaza ?
Comme tout le monde, Ahmed a vu les images horribles sur la chaîne de télévision al-Jazeera. Je ne sais combien de fois. Sans doute ne pourra-t-il jamais oublier l'enfant de trois ans qui meurt devant la caméra, entouré de médecins qui tentent de lui sauver la vie avec toutes sortes d'instruments. Le tremblement de ses petits membres, la crispation de sa tête, l'immobilité soudaine.
Ahmed a vu les maisons anéanties, les mères, les corps sur les civières, les visages des voisins en état de choc, hébétés et impuissants. Son cœur est allé vers eux. Ensuite, une rage dévorante a pris naissance en lui, et tous ses sentiments se sont fondus en un seul désir brûlant : Vengeance ! Il n'est pas particulièrement religieux, mais maintenant il prie pour qu'Allah envoie un héros palestinien prendre sa revanche sur les meurtriers juifs, une grande et terrible revanche !
Il a lu dans les quotidiens que le jour avant le bombardement, le Tanzim, la plus importante organisation combattante palestinienne, avait décidé de déclarer un cessez-le-feu unilatéral, et tenté de convaincre le Hamas d'en faire autant. Il secoue la tête d'étonnement : Comment, n'apprendront-ils donc jamais ? Ne savent-ils pas que Sharon ne désire pas la paix, qu'il veut chasser tous les Palestiniens ?
Et l'Amérique. Ahmed est plein de colère contre l'Amérique. Bush n'a même pas condamné cette atrocité. Il a juste confié à un petit porte-parole le soin de reprocher à Sharon d'avoir eu « la main lourde ». Il n'a pas pris le téléphone pour appeler Sharon et lui lire le texte de la loi anti-émeutes, comme fit le président Reagan avec Begin après le bombardement sauvage de Beyrouth par Sharon en 1982. Il n'a pas appelé le président Arafat pour lui exprimer ses condoléances. Son véritable message à Sharon, c'était : OK, allez-y, mais utilisez des bombes plus petites.
Ahmed se dit : Peut-être que Ben Laden avait raison, après tout. Les Américains haïssent réellement les Arabes. Seul un fou pourrait placer en eux le moindre espoir.
Et de même, seul un fou pourrait espérer quelque chose des Européens. Voyez-les, une bande d'hypocrites, la désapprobation morale plein la bouche, mais ne faisant rien. Ils sont restés silencieux quand les Allemands maltraitaient les Juifs, et ils gardent le silence aujourd'hui, quand les Juifs maltraitent les Palestiniens.
Mais plus que tout, Ahmed est furieux contre le monde arabe. Des conférences sont organisées, des résolutions sont adoptées, quelques miettes sont jetées aux Palestiniens crevant de faim dans leurs villes assiégées. Il ressent une humiliation fulgurante. Est-ce que nous n'avons pas honte ? Est-ce cela, la puissante nation arabe ? Est-ce là ce que sont devenus les descendants du calife Omar et de Saladin ? Il faut que quelqu'un lève le drapeau,rassemble les masses, et nous rende courage et fierté !
En dépit du fait qu'il ne porte pas la barbe et ne se rende pas à la mosquée, il ne s'inquiète pas de savoir si les Frères Musulmans ou d'autres groupes islamistes le font. Ce qui compte, c'est que quelqu'un, n'importe qui, va laver l'humiliation. Ça ne peut pas continuer ! Une grande révolution doit se produire !
Arrivé à ce point, je quitte Ahmed, et je reviens à moi. J'ai peur. J'ai peur des millions d'Ahmed au Caire et à Riyad, Damas et Doha, Rabat et Bagdad, qui ressentent exactement la même chose que lui, et qui vont un de ces jours, demain peut-être, ou peut-être dans dix ou vingt ans, se lever et changer la région dans laquelle nous vivons.
Par Uri Avnery .
Publié le 24 août 2002.
Traduit de l'anglais par Giorgio Basile, webmaster du site Solidarité-Palestine .
Il y a quelques années, Ehud Barak a dit : « Si j'étais un jeune Palestinien, j'aurais rejoint une organisation terroriste. » Une phrase intéressante. Elle prouve qu'à un moment donné, Barak a été capable de se mettre à la place de quelqu'un d'autre
C'est plus facile pour moi. Comme j'ai en effet rejoint une organisation terroriste quand j'étais jeune, je peux me rappeler clairement les sentiments et les pensées qui m'ont poussé à le faire. Ces jours-ci, quand je cherche à prédire ce que les Arabes feront demain, j'utilise la même méthode. J'essaie de me mettre à la place d'un jeune Arabe, comme un acteur entre dans la peau du personnage qu'il doit interpréter. J'essaie de ressentir ce qu'il ressent, de penser ce qu'il pense.
La semaine dernière, j'ai choisi le personnage d'Ahmed, un étudiant de 18 ans à l'université d'Irbid en Jordanie. Son grand-père a fui Jaffa en 1948, s'est établi dans le royaume hachémite, et est devenu riche. Le jeune homme étudie la physique. Que ressent-il, que pense-t-il, après le largage de la bombe sur Gaza ?
Comme tout le monde, Ahmed a vu les images horribles sur la chaîne de télévision al-Jazeera. Je ne sais combien de fois. Sans doute ne pourra-t-il jamais oublier l'enfant de trois ans qui meurt devant la caméra, entouré de médecins qui tentent de lui sauver la vie avec toutes sortes d'instruments. Le tremblement de ses petits membres, la crispation de sa tête, l'immobilité soudaine.
Ahmed a vu les maisons anéanties, les mères, les corps sur les civières, les visages des voisins en état de choc, hébétés et impuissants. Son cœur est allé vers eux. Ensuite, une rage dévorante a pris naissance en lui, et tous ses sentiments se sont fondus en un seul désir brûlant : Vengeance ! Il n'est pas particulièrement religieux, mais maintenant il prie pour qu'Allah envoie un héros palestinien prendre sa revanche sur les meurtriers juifs, une grande et terrible revanche !
Il a lu dans les quotidiens que le jour avant le bombardement, le Tanzim, la plus importante organisation combattante palestinienne, avait décidé de déclarer un cessez-le-feu unilatéral, et tenté de convaincre le Hamas d'en faire autant. Il secoue la tête d'étonnement : Comment, n'apprendront-ils donc jamais ? Ne savent-ils pas que Sharon ne désire pas la paix, qu'il veut chasser tous les Palestiniens ?
Et l'Amérique. Ahmed est plein de colère contre l'Amérique. Bush n'a même pas condamné cette atrocité. Il a juste confié à un petit porte-parole le soin de reprocher à Sharon d'avoir eu « la main lourde ». Il n'a pas pris le téléphone pour appeler Sharon et lui lire le texte de la loi anti-émeutes, comme fit le président Reagan avec Begin après le bombardement sauvage de Beyrouth par Sharon en 1982. Il n'a pas appelé le président Arafat pour lui exprimer ses condoléances. Son véritable message à Sharon, c'était : OK, allez-y, mais utilisez des bombes plus petites.
Ahmed se dit : Peut-être que Ben Laden avait raison, après tout. Les Américains haïssent réellement les Arabes. Seul un fou pourrait placer en eux le moindre espoir.
Et de même, seul un fou pourrait espérer quelque chose des Européens. Voyez-les, une bande d'hypocrites, la désapprobation morale plein la bouche, mais ne faisant rien. Ils sont restés silencieux quand les Allemands maltraitaient les Juifs, et ils gardent le silence aujourd'hui, quand les Juifs maltraitent les Palestiniens.
Mais plus que tout, Ahmed est furieux contre le monde arabe. Des conférences sont organisées, des résolutions sont adoptées, quelques miettes sont jetées aux Palestiniens crevant de faim dans leurs villes assiégées. Il ressent une humiliation fulgurante. Est-ce que nous n'avons pas honte ? Est-ce cela, la puissante nation arabe ? Est-ce là ce que sont devenus les descendants du calife Omar et de Saladin ? Il faut que quelqu'un lève le drapeau,rassemble les masses, et nous rende courage et fierté !
En dépit du fait qu'il ne porte pas la barbe et ne se rende pas à la mosquée, il ne s'inquiète pas de savoir si les Frères Musulmans ou d'autres groupes islamistes le font. Ce qui compte, c'est que quelqu'un, n'importe qui, va laver l'humiliation. Ça ne peut pas continuer ! Une grande révolution doit se produire !
Arrivé à ce point, je quitte Ahmed, et je reviens à moi. J'ai peur. J'ai peur des millions d'Ahmed au Caire et à Riyad, Damas et Doha, Rabat et Bagdad, qui ressentent exactement la même chose que lui, et qui vont un de ces jours, demain peut-être, ou peut-être dans dix ou vingt ans, se lever et changer la région dans laquelle nous vivons.
Par Uri Avnery .
Publié le 24 août 2002.
Traduit de l'anglais par Giorgio Basile, webmaster du site Solidarité-Palestine .